Quels atouts pour Liège ?

Jean Claude Lahaut

Retour vers le futur …

Comme les entreprises, les institutions et les territoires se comparent à leurs voisins et ont des atouts à faire valoir. Dans ce cas aussi, on parle de concurrence et de compétitivité.

Michael Porter, célèbre Professeur de stratégie des entreprises à l’Université de Harvard analysait «  La Compétitivité des Nations » en 1990. A l’instar des entreprises, les nations doivent se trouver des avantages compétitifs pour se différencier de la concurrence et attirer leurs investissements et emplois. De même, les régions et « sous » – régions peuvent cultiver des « clusters » de spécialités qui attireront des activités en relation et se renforceront mutuellement. Les services doivent aussi attirer chalands et touristes en offrant un « plus ». Le rôle des autorités est de valoriser les facteurs qui permettront de faire apparaitre cette différence dans les domaines où cela s’avère possible.

Dès 1976, la Jeune Chambre Economique de Liège publiait “Liège, Atouts et Ambitions”, puis en 1977, préparant un congrès sur le “City Marketing” en 1978, elle interrogeait: « Liège est elle compétitive ? ». Dans ce rapport, nous avions identifié trois atouts pour Liège: la politique, l’économie et la géographie. Le dernier apparaissait déjà le plus solide.

L’histoire a montré que Liège a perdu son rôle politique, y compris en Wallonie. L’industrie liégeoise a aussi régressé, du moins dans ses secteurs traditionnels. Heureusement, la logistique et les services valorisant la position de Liège en Europe ont confirmé leur potentiel.

1.Que reste-t-il de l’économie liégeoise?

Après avoir perdu son rôle de capitale de la Principauté, Liège a bénéficié d’une «  seconde chance » grâce à l’exploitation de ses ressources en charbon et en fer et en charbon et en optant très tôt pour la mise en œuvre de technologies nouvelles. Pendant un siècle, elle fut à la pointe du progrès technique avec ses entreprises et son université.

L’aventure de l’industrie à Liège a déjà fait l’objet d’une littérature abondante mais on manque encore à l’heure actuelle d’une analyse de ces réussites et de ces échecs qui puisse être partagée par chacun pour en tirer des leçons pour l’avenir.

Nous ne connaissons pas assez aujourd’hui les décisions capitales qui ont été prises à l’époque, par qui, comment. Ni les circonstances et contingences économiques et sociales qui les ont déterminées. Des traces précieuses demeurent pourtant de cette société dans les archives de l’Etat, des entreprises et de la Presse qui mériteraient plus d’attention.

Liège bénéficiait alors de différents outils économiques qu’on peut regretter, même s’ils ont été les précurseurs d’autres dans une capitale économique régionale qui soutient mal la comparaison. De grandes sociétés avaient leur siège dans le « bassin », elles-mêmes parfois à la tête de groupes, finançant des services et des centres d’études. A l’évidence, la ville était un centre d’activités et de décisions, reliée à tous les réseaux de l’époque. L’affiche célèbre du Nord Express Paris- Riga mentionne Liège…

La lecture d’une analyse publiée en c1957 sur « L’activité industrielle dans la région liégeoise » par le Professeur J.A. Sporck, dont les données remontent parfois au début du siècle dernier, montrent l’ampleur des changements dans les activités jusqu’à cette date, qui fut celle de leur sommet.

Liège a connu plusieurs révolutions industrielles. Comme l’exposition « Phénix 21» de la Province de Liège l’a montré en 2014, la région avait déjà connu, à la suite des deux guerres mondiales, deux morts et deux renaissances industrielles . Elle a encore subi d’autres crises ensuite. Chaque crise appelait un renouvellement et donc de nouveaux moyens…

L’avance technique et la capacité acquises de nos entreprises leur a permis de briller un temps. Il a cependant fallu faire face à de nouvelles situations. La Russie, le Congo puis l’Europe, dès la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier, ont sans doute aidé l’industrie lourde à faire longtemps illusion. L’historien d’Oxford Martin Conway (Les Chagrins de la Belgique, 1944-1947, CRISP, 2015) est clair : « Ni les institutions financières belges qui possédaient des parts de contrôle dans les principales industries lourdes, ni l’Etat qui avait longtemps été complice du « conservatisme paroissial et non créatif » des producteurs de charbon et d’acier ne furent à même de répondre de façon cohérente à la crise. La concurrence s’est renforcée avec les redoutables « Bresciani » d’abord, puis tous les autres …Il fallait monter en gamme, se spécialiser, se différencier… On connait la suite et les fortunes diverses de nos entreprises, parfois disparues, parfois reprises.

Aujourd’hui

L’activité régionale s’est diversifiée avec les arrivées et les créations de nouvelles entreprises. Estelle moins fragile pour autant ? Dans ces entreprises aussi, les centres de décisions sont souvent localisés ailleurs en Belgique ou à l’étranger (Crisp, l’actionnariat des entreprises en Wallonie, 2010-11). Nous pouvons cependant compter sur des « spin offs » de l’Université et d’autres entrepreneurs. Créée il y a 30 ans, Eurogentec est un spécialiste mondial en biotechnologies devenu membre du japonais Kaneka mais qui reste basé à Liège. Echo aux missions liégeoises au Japon en 1980 ? Il manque toutefois encore beaucoup de telles entreprises et centres de décisions pour replacer Liège sur l’échiquier de l’industrie et des services d’aujourd’hui.

Les services, précisément, représentent aujourd’hui plus de 80 % des emplois en Europe. De nombreux rapports ont appelé l’attention sur cet état de fait dès la fin des années 70 (J.A. Sporck, La Wallonie et la crise, CESRW, 1983). Qu’il s’agisse des fonctions « métropolitaines » ou de services à l’industrie comme le montre remarquablement CMI, qui a gardé la référence à Cockerill pour offrir ses services dans le monde entier, le secteur « tertiaire » s’étend de l’administration, la finance ou le commerce à toutes les prestations aux entreprises et aux personnes. Mais alors que les capitales aspirent les premières de ces activités, Liège peut- elle attirer ou même garder d’autres spécialités ? On peut lui accorder qu’elle a bien joué la carte de la logistique avec le port, l’aéroport et le TGV.

Pour appréhender la situation, Il faut peut-être relire Schumpeter, comme le proposait il y a déjà longtemps le Professeur G. Dister, de l’Institut de Sociologie de l’ULg, et partir de sa « destruction créatrice ». Accepter de partir de pages blanches. Ce serait même dans l’air du temps. Dans un cadre motivant, laisser bourgeonner les initiatives qui en attireront d’autres. Avec cette ambition, l’Université a encouragé plus de 100 « startups », des incubateurs d’entreprises se créent, le VentureLab aide les étudiants entrepreneurs. La culture change mais il faut encore plus de créateurs. Cela devrait être la priorité de tout notre cadre règlementaire et administratif. Qu’attendonsnous pour agir ?

Une carte à jouer pour Liège ? L’Université et les grandes écoles restent un atout avec un vivier de 50.000 étudiants qui devront trouver leur voie et des chercheurs qui pourraient innover à nouveau. Liège a un besoin vital de son Université. Que peuvent faire pour les aider les autres responsables en charge de l’enseignement, de la règlementation et de l’administration ? Faire  de l’économie…, aurait dit le Président Clinton moins poliment.

En supposant l’intérêt d’investisseurs, reste à savoir où leurs projets se localiseront. Sous couvert de rationalisation, on tend à centraliser à Namur et Bruxelles la promotion des investissements, mais ils ne pourront se réaliser qu’à un endroit à la fois. Qui arbitrera ? En Flandre, la Ville d’ Anvers, par exemple, fait une promotion remarquable de ses atouts pour attirer les investisseurs…

Peuton encore faire valoir les atouts de Liège pour les accueillir et en faire le « city marketing », proposé par la Jeune Chambre Economique de Liège en 1978 ? En a-t-on même encore les moyens ? Quelle transparence a-t-on sur les résultats cette promotion et, plus généralement, sur les statistiques économiques « sous- » régionales ? Pourraiton encore aujourd’hui proposer des politiques pour le rayonnement commercial de Liège comme le faisaient les Professeurs Sporck et Mérenne- Schoumaker qui démontraient clairement son rôle de métropole régionale?

2.Jouer la carte de la géographie ?

Indubitablement, la position de Liège au cœur de l’Europe est son meilleur atout. Elle défie le temps et les aléas politiques. Les efforts continus pour obtenir les investissements routiers, ferroviaires et fluviaux ont permis le développement de la logistique « marchandises » autour du port et de l’aéroport de Liège. L’encombrement des centres voisins valorise encore plus le site. On pourrait aussi faire valoir la facilité d’accès et attirer des passagers si on laissait faire librement leur promotion Liège Airport et une autorité, encore manquante, chargée de l’internationalisation de la gare Infrabel des Guillemins, à défaut de la SNCB-NMBS flamande.

Avoir des équipements adéquats est nécessaire mais pas suffisant. Il faut aussi vendre les services qu’on y offre. En ce sens, outre la qualité du service, la marque « Liège » et l’image de la ville dans le public est un facteur essentiel. C’est la perception qu’on en a qui fait sa valeur. Elle est immatérielle mais elle se travaille, et ce, pas seulement à coups de publicité, mais aussi sur le long terme. Elle est faite de toutes les expériences que font les Liégeois et leurs visiteurs dans la ville. La difficulté dans ce cas est que l’image de Liège dépend de chacun et de tous. Il faut la construire mais aussi l’entretenir et l’affirmer.

Il convient donc de préparer Liège, la ville et les habitants, à un développement international. Accès, aspect et accueil sont des préoccupations prioritaires si Liège veut jouer l’atout « géographie » dans sa stratégie.

A l’évidence, Liège touche un large public au-delà des limites de l’agglomération et de la province avec ses commerces, ses marchés (la Batte, la foire, le 15 août ou les coteaux de la citadelle), ses évènements sportifs (Standard, Liège Bastogne Liège, Francorchamps…), ses écoles et son université, ses expositions, ses théâtres, son orchestre et son opéra. Publics à « segmenter » encore pour chercher à les satisfaire, les retenir et les faire revenir. Il est donc grand temps de coordonner transports, signalisation, accès, parking, horaires et jours d’ouverture, restaurants, hôtels… Vaste programme si on compare Liège à Maastricht, un modèle du genre, par exemple.

3.Liège, métropole culturelle, une nouvelle ambition ? (le Bourgmestre de Liège à l’inauguration du musée de la Boverie, 2016).

Pour un Maastrichtois cultivé, précisément, quels sont les atouts de Liège dans l’Euregio ?

« La vie musicale à Liège semble être le seul domaine où la ville se distingue très favorablement des autres grandes villes de la zone Meuse-Rhin. Encore faut-il que ce filon soit nourri non pas « au débotté » mais à partir d’une politique de production et de programmation au service d’une visibilité mutualisée. Il ne suffit pas de considérer l’Opéra comme le seul lieu musical capable de drainer un nombreux public étranger ; il est tout aussi important que la riche histoire de la musique locale soit présentée dans toutes ses manifestations comme un lieu de mémoire tourné vers le présent et l’avenir. Dans ce contexte il est à souligner que l’ouverture prochaine de l’Institut de Musique Eugène Ysaïe y pourra contribuer favorablement. »

Paul Henri Wijnands est notamment l’auteur d’une « Histoire critique des langues dites universelles » (Edilivre, Paris, 2016) Il a bien compris ce qui rend Liège différente, que les Liégeois connaissent bien mais savent si mal présenter et peuvent encore moins valoriser « à l’extérieur » : une histoire millénaire mais méconnue, qui n’a pris fin que parce qu’elle voulu tomber, fascinée d’abord et tombée ensuite dans les bras de la France, comme le montre une gravure de l’époque (1795).

Aujourdhui, proposetil, « sur le plan de la « positivisation » du français, le cadre à choisir est celui de la dimension francophone et donc internationale de la langue. La région de Liège doit donc en quelque sorte réinventer le vieux slogan « Liège, Petite France de Meuse » …qu’elle a tant aimé dans le passé,… en le changeant en « Liège, une porte d’entrée vers le monde francophone ».

Il ajoute, alors qu’il n’est plus politiquement correct de parler de la Principauté de Liège :

« Liège peine à attirer dans ses musées un nombre suffisant de visiteurs. Aussi est-il intéressant d’étudier tous les moyens qui sont susceptibles d’y remédier. Un de ces moyens pourrait être un autre recadrage de l’histoire de Liège là où l’actuelle présentation historique de Liège comme une principauté et non comme un pays autonome a l’inconvénient majeur d’évoquer, surtout en néerlandais et allemand, un passé religieux (« prinsbisdom ») et non pas un passé politique. Des sondages et des enquêtes révéleraient sans doute que de très nombreux visiteurs de la Cité Ardente auraient été beaucoup plus motivés à visiter les nombreux musées de Liège s’ils avaient su que l’ancienne Principauté n’a pas été que religieux ! »

Il est évident qu’il reste beaucoup à faire aujourd’hui pour présenter Liège sous un jour meilleur que celui que lui réserve WallonieBruxelles, le dernier avatar bâtard en charge.

4.Dès lors, la politique, quand même?

Il faut donc s’interroger sur la centralisation des décisions à Namur et à Bruxelles, qui focalisent inévitablement les messages et la communication sur leur propre identité, et s’obstinent malgré les difficultés à faire connaitre la marque « Wallonie », sans parler de cette « WallonieBruxelles ». La première est un néologisme mal connu, voire mal connu (« Waltonia ! »). Quant à « Bruxelles », doitelle devenir notre identité commune ? Fautil renoncer à la nôtre ?

Mais Liège a perdu beaucoup de sa capacité de décision. La métropole est dissoute dans les structures wallonnes où elle n’est qu’un ensemble aléatoire de communes un peu plus urbanisées que d’autres, et jamais reconnue. Tout est fait pour créer une organisation où les décisions se prendraient à Namur et dont le reste du territoire serait une banlieue à traiter indifféremment. Pire : une conurbation grise et triste face à une Wallonie « verticale », verte et vertueuse (interview d’une responsable de l’Union Wallonne des Entreprises dans l’Echo en 2015).

Pour preuve, il suffit de voir la page de publicité pour la Wallonie parue le 30 mai 2015 dans le supplément du week-end du Monde, où 5 villes wallonnes sont citées sous un slogan unique « Quoi de neuf en Belgique ? » annonçant des évènements (parfois terminés au jour de parution) avec pour illustration un pignon peint évoquant à la fois Magritte et Orange Mécanique… Que peut-on en espérer ? Ajoutons que si un lecteur s ‘aventurait à chercher Liège ou même Luik, il serait guidé par la RTBF sur une autoroute Bruxelles – Aix la Chapelle en ignorant systématiquement Liège. A quoi bon parler de Liège? C’est révélateur d’un véritable négationnisme qui se répand dans les cercles du pouvoir actuel, où on parle de capitales et de provinces. 

Ailleurs, en Allemagne, on annonce Lüttich Liège à 250 km à Trèves ; en France, on annonce Liège à 200 km à Lille et à Cambrai. Nul n’est prophète en son pays…

Peut être plus pour longtemps ? A Cologne, pour rallier Lüttich Liège, il faut déjà suivre la direction Eindhoven. A Reims, il faut suivre Charleroi.

Liégeois, réveillons nous !

Etre sur la carte, ou non, n’est pas insignifiant. Comment promouvoir un territoire sans nom ?

5.Métropole? Reparlons-en.

Il est impératif de choisir ses objectifs avec réalisme mais aussi avec détermination.

En 1905, Liège accueillait une exposition universelle, Elle ne le fera pas en 2017 parce qu’elle n’avait pas les mêmes moyens que le Kazakhstan. Elle n’a pas non plus été Capitale Européenne de la Culture, mais pour d’autres raisons. Liège, capitale économique régionale? Une décentralisation européenne? Elle n’a pas de train direct pour l’aéroport de Bruxelles. On pourra donc dire que l’Awex ou une agence européenne ne peuvent pas venir s’installer aux Guillemins …

Liège fait actuellement partie de la Belgique ou de la Wallonie. Les deux tendent à (euphémisme ?) superposer leur image à celle d’une agglomération qui n’a pas d’autre reconnaissance que celle des communes qui la composent, dont une seule porte son nom. Le premier défi est donc de coordonner ces forces et de faire valoir le concept de métropole dans un contexte fait de pouvoirs épars et défendant parfois leurs prérogatives.

On pourrait pourtant définir ses objectifs en tirant profit de tous les atouts de Liège.

Encore fautil un cadre commun pour cette action. Hélas, que constatons-nous ?

La Province peutelle répondre au sentiment d’appartenance commune des Liégeois? La Région met en doute les provinces qu’elle veut absorber pour régner sans partage. Une association de communes “Liège Europe Métropole” a été créée mais elle semble encore bien impuissante face au jacobinisme des appareils détenteurs du pouvoir plus encore aujourd’hui à Namur qu’hier à Bruxelles.

La Conférences des Bourgmestres de l’agglomération s’est renommée “Liège Métropole” mais ce n’est qu’une association des mêmes au niveau de l’arrondissement. Quand on sait que chaque bourgmestre défend sa place communale ou son boulevard urbain, peuton en attendre plus de coordination, sinon une action commune pour la métropole? On voudrait en voir les résultats.

Le Groupement de Redéploiement Economique (GRE) et la Société Provinciale d’Industrialisation (SPI), dans leurs missions respectives, font des plans pour l’avenir de la métropole mais ne les publient guère. Dommage …

Il y a pourtant l’acquis de la candidature à l’exposition de 2017, mais c’est un “essai à tranformer”…

Comme la Jeune Chambre Economique, forte de sa neutralité politique, l’a demandé naguère en matière d’urbanisme, puis à propos de la promotion de Liège, il faut une vision d’ensemble et à long terme pour pour assurer l’avenir de Liège. Sans cadre de décision unifié pour la métropole, pas de masse critique, pas de synergies, pas de dépenses efficaces. Il faut à Liège une Communauté Urbaine comme dans les pays voisins.

Ou en sommes nous ?